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dimanche 5 septembre 2010

La part des ombres (114 à 116)


Il y avait beaucoup de vérités dans ce que Lili venait d’énu-mérer, mais il manquait surtout le mot complicité qui aurait pu à lui seul résumer toute cette soirée et qui était l’ingrédient reliant tout ce qu’elle avait énoncé aupa-ravant. Lori attendait une réponse, mais son amie continua plutôt à faire le ménage.


(suite)


— Tu vois, j’ai encore une fois raison, car tu ne réponds pas…

— Si tu savais, ces trucs-là ne sont pas si futiles… Ils avivent le désir parfois, lui dit-elle en confrontant son regard.

― Bon… Voilà la comédienne qui parle avec ses grands mots… Ce ne serait pas plutôt pour te protéger que tu dis ça?

― Me protéger de quoi?

― De lui, de toi-même, de l’intimité, de cette tendance que tu as à reculer pour ne pas te blesser, pour ne pas baisser la garde, pour ne pas te montrer tel que tu es…

Cédrika reçut l’uppercut sans broncher.

― Tu ne comprends pas… C’est justement ça le problème… Je me sens tellement moi-même avec lui… C’est complètement fou cette complicité… On parle beaucoup ensemble, mais du même coup, on dirait que c’est pour couvrir le cri de toutes nos vérités qui n’ont pourtant besoin d’aucune parole pour être exprimées…

― Alors t’attends quoi?

Cédrika vint les yeux pleins d’eau. Son amie la reprit tendrement dans ses bras.

— Je ne sais pas ce que j’attends… Il ne m’a pas embrassé non plus et j’ai l’impression que plus le temps passe, plus ça devient difficile de me laisser aller parce que cette complicité augmente de minutes en minutes et cette part d’intimité me donne l’impression que ça fera tout foirer…

― Et lui?

― Il m’a serré dans ses bras à plusieurs reprises, mais il n’a fait aucune tentative pour m’embrasser, du moins pas à ce que je sache, mais tu me connais, je suis nul dans ce genre de chose… Je le sens aussi très nerveux, mais il y va tout doucement… Si tu savais… Je me sens comme si j’essayais d’entrer à l’intérieur d’un palais de cristal avec une armure de plomb… C’est une sensation très bizarre que je n’arrive pas à m’expliquer et que je n’ai jamais éprouvée auparavant…

― Outch! Tu ne feras décidément jamais les choses comme tout le monde toi… Je crois que tu n’auras pas le choix bientôt d’aller voir plus loin… Tu devrais voir tes yeux s’illuminer dès que tu parles de lui…

― C’est ça le pire… Je me sens si bien avec Gabriel et tellement moi, mais dès que je suis seule, il y a des millions de questions qui torpillent mes pensées et qui me bloquent…

― Et c’est sensé être nouveau ce truc des questions, dit-elle en riant.

― Imagines, tu me connais, mais là, c’est différent… On dirait que sa clairvoyance illumine tout ce que je cherche à ne pas voir en moi… J’ai parfois l’impres-sion que le fait de me poser autant de questions me permet aussi d’éviter la vérité, parce que des questions sans réponses, ça ne blesse personne, mais avec lui, tout ce questionnement implique des réponses qui touchent mon âme, mais qui fait fuir ma tête…

― Tu sais que tu es la personne la plus compliquée que je connaisse…

― Je sais…

― Si ça peut t’aider, refile-moi son numéro et je l’invite à prendre un verre… Je vais pouvoir te dire très rapidement comment il baise…

Cédrika lui donna un coup de balais.

— Bon… C’est assez propre pour ce soir… Viens, on va marcher jusqu’à chez toi… Ça va te faire du bien de prendre l’air et de souffler un peu…

Lori ferma les lumières du commerce et les deux jeunes femmes disparurent lentement dans la noirceur d’une ruelle. On put cependant entendre longtemps l’écho du rire suraigu de Cédrika alors que son amie tentait vainement de l’empêcher de chanter du Céline Dion au beau milieu de la nuit.

*


(À suivre)

Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase. Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister... Si vous aimez cette histoire, vous n'avez qu'à cliquer sur ( Email to a friend) situé tout juste en bas de ce texte pour le partager et n'ésitez pas à laisser un commentaire sur le blog. J'adore vous lire!

Evanescence (page 110 à 112)


Il y a des gens qui prennent une grande partie de leur vie avant de naître et c’est à un de ces élans tardifs qu’elle avait l’impression d’avoir assisté.


(suite)


*


Eva ferma tristement les yeux pendant quelques secondes alors que la Citroën de ses parents venait de s’engager sur la rue où elle avait vécu une grande partie de son enfance. Ils venaient tout juste de passer devant une maison qu’elle ne voulait surtout pas voir…

Elle sourit pourtant en arrivant chez elle en voyant que le macadam gardait toujours les vestiges de l’immense soleil qu’elle avait peint à l’âge de six ans. À cette époque, Eva ne pouvait concevoir que les habitants de la lune n’aient pas droit eux aussi à un soleil. Elle avait donc décidé de leur en fabriquer un à sa manière. C’est son père qui lui avait involontairement donné l’idée en peignant les murs du salon d’un jaune vif et en lui donnant ce jour-là, les premiers rudiments sur l’art de manier le pinceau. La petite Eva s’était chargée du reste en pleine nuit.

Un peu plus tard, c’est avec une sorte de recueillement qu’elle entra dans la chambre qui l’avait vue grandir et qu’elle avait quittée pour la première fois il y avait plus de cinq mois maintenant. Eva sentit pourtant qu’une éternité la séparait de cette pièce qui gardait toujours les souvenirs de son adolescence et de son entrée fracas-sante dans le monde des adultes. Rien n’avait changé… Il y avait toujours les mêmes affiches sur les murs, son vieux bureau de bois où elle avait tant écrit, les multiples chandeliers aux stalactites de cire qui n’avaient pas bougé. La seule chose différente était son immense bibliothèque qui était maintenant vide. Eva était partie sur un coup de tête avec une simple valise en main, mais elle avait demandé à ses parents par la suite de lui envoyer tous ses livres alors qu’elle venait de trouver son appartement à Paris. C’était un passé encore frais, une couche de peinture sur son âme qui n’avait pas encore eu le temps de sécher…

Après le souper durant lequel sa mère l’avait criblée de questions et où l’atmosphère familiale était tout aussi propice aux fous rires qu’aux larmes, Eva s’enferma dans sa chambre et sortit de son placard la grande boîte qu’elle avait été incapable de détruire ni d’amener avec elle. Cette boîte contenait tous les souvenirs qui l’unissaient à Olivier depuis leur première rencontre dix-sept ans plus tôt. Elle y trouva des centaines de photos d’elle et de lui, les cartes de souhaits qu’il lui avait offerts pour chacun de ses anniversaires, le chandail favori du jeune garçon qui s’était retrouvé dans les ordures, mais qu’elle avait heureusement récupéré, son premier cahier d’écriture où Olivier, à l’âge de 6 ans, avait collé un signe de cœur sur la couverture, les dizaines de brouillons de lettres qu’elle lui avait écrites même s’ils n’étaient séparés que par quelques maisons, un bâton de popsicle qu’elle avait conservé et qui gardait l’emprunte de ses lèvres qu’elle avait tant voulu embrasser, le bouquet de roses, qu’il lui avait offert pour leur bal de graduation du lycée et surtout, une série de lettres très touchantes qu’elle avait récupérées dans les ordures de la famille d’Olivier et qu’elle avait placées dans un coffret de bois. Ces lettres contenaient autant de mots qu’il avait cherché à lui dire au moment où leur relation était symbiotique que tous ceux qu’il avait été incapable de lui envoyer lorsqu’il s’était mis à douter. Toutes ces lettres étaient incomplètes, mais elles avaient pris une valeur inestimable aux yeux d’Eva.

Elle percevait en celles-ci l’âme même de l’amour de sa vie.

Au cours de la soirée, la jeune femme s’était informée auprès de ses parents sur ce que devenait Olivier, tout en essayant de contenir ses émotions.

Avaient-ils eu des nouvelles de lui ?

N’était-il pas parti en voyage dernièrement ?

Leur réponse vint couper définitivement les ailes de ses désirs inconscients…

C’est à ce moment qu’elle décida de plaquer l’accord final sur cette mélodie d’espérance et d’en finir une fois pour toutes avec sa boîte de souvenirs.

Eva conserva uniquement le coffret de lettres et la dernière photo d’Olivier, puis c’est avec courage qu’elle marcha jusqu’à chez lui et déposa la boîte dans les ordures avec tout ce qui aurait toujours dû y rester.

*


(À suivre)

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