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lundi 5 juillet 2010

Evanescence (page 46 à 48)


C’est très tard dans la nuit que Monsieur Coton sombra dans un sommeil sans rêves avec à son chevet, « l’angoisse du roi Salomon » dont il venait de terminer la lecture.

***
(suite)

Vendredi…

Monsieur Coton vient de se réveiller avec les idées embrouillées. Il marche vers son travail et passe sans s’arrêter tour à tour devant la blanchisserie et le kiosque à journaux. Le livre de Romain Gary ne cesse de l’obnubiler et c’est la première fois de sa vie qu’il perçoit son existence comme étant une simple pièce d’un immense casse-tête et qu’il ne se voit pas seulement face à lui-même, mais plutôt comme faisant parti d’une société avec laquelle il n’a jamais osé s’investir.
A-t-il déjà aidé quelqu’un, à l’exception des chats et des morts, dans le simple but de se faire plaisir et non pas par sens d’obligation ou par calcul?
Le livre prêté par Eva-Nescencia vient d’ouvrir la valve de l’immense barrage qu’il s’était construit tout au long de sa vie et déjà, il sent les prémisses d’un changement qui s’effectue en lui. C’est comme s’il réalisait soudai-nement qu’il faisait lui aussi partie intégrante d’un tout et qu’il était peut-être en mesure de changer un peu des choses…

Rendu à la banque, Monsieur Coton tenta de mettre un peu de sérieux dans son ouvrage jusqu’à l’heure du lunch, mais rien ne parvint à lui faire oublier les mots de Ajar.

— Ohhh… La nuit fut courte Jean?
Monsieur Coton avait le teint blanchâtre et les yeux un peu plus creux qu’à l’habitude, ce qui amplifiait la maigreur de son visage. Eva vit qu’il tenait dans sa main le livre qu’elle lui avait prêté la veille.
— Et puis… vous aimez mon bouquin? dit-elle en le conduisant à sa place, mais la jeune femme s’éclipsa aussitôt sans attendre sa réponse.

Monsieur Coton n’aurait pas su comment expliquer ce qu’avait provoqué le livre d’Émile Ajar en lui. Il avait pourtant beaucoup lu dans sa vie, presque trop, mais il ne voyait toujours que ce qu’il voulait bien voir dans les bouquins qu’il lisait. Cette fois-ci par contre, il sentait que c’est l’histoire elle-même qui venait de s’imposer à lui. « L’angoisse du roi Salomon » représentait une sorte de tournant inévitable, une porte qu’on venait de lui ouvrir et cette Eva-Nescencia ne pouvait être que l’ange gardien qui devait le guider telle une main offerte dans le labyrinthe de ses peurs.

La jeune femme déposa un plat de pâtes devant lui et s’arrêta pour entendre ses commentaires sur le livre.
— Je l’ai déjà terminé et il m’a bouleversé… Je ne peux rien ajouter d’autre pour le moment sauf vous remercier… Merci Eva… Eva-Nescencia…
Si vous me le permettez, j’aimerais bien le conserver pour quelques jours, histoire de le relire encore…
Elle le regarda un peu surprise, mais fut très heureuse de constater la réaction de son client. Le sourire qu’elle lui fit à cet instant lui servit de réponse.

(À suivre)

* Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase.
Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister...
Si vous aimez cette histoire, vous n'avez qu'à cliquer sur *( Email to a friend) situé tout juste en bas de ce texte pour le partager et n'ésitez pas à laisser un commentaire sur le blog. J'adore vous lire!

Le poids des ombres (page 43 à 46)


La tête du jeune homme tangua lentement vers la sienne et alors qu’il s’apprêtait à l’embrasser sans lui demander son consentement, Lori arriva avec deux verres à la main et s’interposa dans la conversation silencieuse des deux tourtereaux.

(suite)

— Viens, il faut que je te parle un instant…
Elle tira son amie par la manche jusqu’aux toilettes sans lui demander son avis.
— Mais qu’est-ce qu’il y a de si urgent?
― Je te connais et je sais que tu vas m’en vouloir, mais je préfère que tu m’en veuilles un peu plutôt que jusqu’à la fin de tes jours…
Cédrika fut surprise de voir son amie devenir aussi sérieuse alors que la fête battait son plein.
— Écoute… Je ne t’ai pas tout dit au sujet du beau Mathieu… Je crois qu’il est assez volage et il n’est pas tout à fait libre…
― À ce que je sache, il ne m’a pas demandé en mariage Lili…
― En fait, j’ai su ce soir qu’il a une copine et qu’elle attend un bébé…
Cédrika resta sans mots. Ses yeux ne purent toutefois dissimuler sa grande déception.
— Ça fait des semaines que tu me parles de Mathieu depuis que je t’ai dit que je l’avais trouvé séduisant et c’est aujourd’hui que tu me racontes tout ça… Tu me fais même venir ici un peu à cause de lui et là, bang!
― Je ne savais pas tout moi non plus… Et c’est tellement rare qu’un gars t’intéresse plus de 48 heures de suite que j’ai cru que vous alliez tout au plus jouer au jeu de la séduction, mais que tout allait s’arrêter là… Je suis vraiment désolé…
Cédrika sentit une profonde amertume s’incruster dans son esprit. Ce n’était pas tant ce que Lori ne lui avait pas dit, mais bien plus l’attitude de Mathieu qui la froissa. Elle l’avait jugé différent des autres. La jeune femme quitta aussitôt l’endroit sans adresser la parole à personne, déçue encore une fois par cette part d’hypocrisie humaine.


*


Le jeu d’échec n’avait pas bougé de la table du salon depuis son départ. Il n’avait fait qu’accumuler la poussière et c’est sur cet objet que reposaient les yeux du vieil homme. Il contemplait chacune des pièces sur l’échiquier tout en tentant de découvrir à quoi aurait ressemblé le prochain coup de sa femme si un point d’exclamation ne s’était pas figé au bout de sa vie ce jour-là. Ils jouaient ensemble par procuration depuis des années, quelques coups tous les soirs et parfois, le vieil homme se réveillait la nuit pour l’écouter parler dans son sommeil avec l’espoir fou d’apprendre quelle serait sa prochaine stratégie. Elle parlait beaucoup les yeux fermés, mais malheureusement, jamais de ses secrets. Pendant toutes ces années, il ne réussit donc qu’à annuler une seule partie contre elle et malgré son grand plaisir à maugréer, une part de lui adorait lui offrir cette suprématie qui soutenait la démesure de leur complicité.
Le vieil homme regarda son roi, bien posé en E1 puis la reine de sa femme et il sut que ce n’était qu’une question de temps pour le voir plier l’échine, il prit alors la pièce dans ses mains et décida qu’il était maintenant temps de couronner la sépulture de sa reine avec le seul roi qu’elle n’avait jamais fait tomber.

*
(À suivre)

* Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase.
Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister...
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