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samedi 14 août 2010

La part des ombres (105 à 108)


Le temps s’était passablement rafraîchi au cours de la nuit et on sentait une pointe automnale se profiler dans le bleu acier du ciel. Cédrika était de retour à son travail et se sentait beaucoup mieux que la veille. Elle eut toutefois un pincement au cœur en regardant les immenses tournesols qu’ils avaient reçus et qui annonçaient très bientôt la véritable fin de l’été. Il ne restait plus qu’une quinzaine de jours avant que le kiosque ne ferme ses portes pour profiter du long silence hivernal. C’est dans ce même élan de nostalgie qu’Octavio se présenta pour acheter ses fleurs. Cédrika retrouva aussitôt son sourire en l’apercevant.


(suite)


— Si ce n’est pas mon poète préféré… La jeune femme sentit toutefois une certaine langueur chez son ami. Vous allez bien?

― Merveilleusement bien, dit-il d’un ton qui ne pouvait cacher son manque de conviction.

― Je ne crois pas que nous donnons le même sens aux mots « merveilleusement » aujourd’hui…

― Bah… Je me sens simplement un peu plus mélan-colique qu’à l’habitude avec le changement de saison… Mais tu sais, la mélancolie est un sentiment qui a beaucoup de similitudes avec celui du bonheur… Je me sens donc merveilleusement bien puisque je suis encore plus fragile qu’à l’habitude…

― Ça vous arrive parfois de ne pas savoir comment exprimer ce que vous ressentez, dit-elle en riant. Car je crois que j’aurais besoin de cours intensif… Vous avez tellement toujours réponse à tout…

― Le problème, c’est que chaque réponse engendre des dizaines d’autres questions et dans ton cas, ce ne serait pas à conseiller…

Ils se mirent tous les deux à rigoler, mais le regard d’Octavio se fixa un long moment sur les bouquets de marguerites qu’elle venait de préparer.

― Une chose est sure, c’est qu’on ne doit pas s’ennuyer dans votre tête, lui dit la jeune femme.

― Ce serait triste si c’était le cas… Mais toi ma jolie reine, tu sembles aller beaucoup mieux?

Cédrika était effectivement lumineuse. Elle avait eu de bonnes nouvelles de sa mère au cours de la matinée, puis Gabriel lui avait téléphoné pour l’inviter à manger dans un restaurant de sushis un peu plus tard.

— Je me sens mieux… Ma maman a subit sa première séance de chimio thérapie hier et elle n’a pratiquement pas ressenti d’effets secondaires aux traitements… Son médecin a dit que c’était un signe encourageant…

Octavio ne put s’empêcher de penser au médecin de Gaïa qui n’avait malheureusement pas été aussi optimiste dans son diagnostic. Un cancer des ovaires venait de la rendre stérile en plus de menacer sérieu-sement sa vie.

― Quelle bonne nouvelle, finit-il par dire. Tu vois, c’est souvent ainsi l’automne… Il y a des couleurs qui restent, d’autres qui se mettent à exister, mais il y a toujours de grands changements… Tu savais que le mois de juillet est généralement le mois où il y a de plus de naissance dans une année? Si tu fais le calcul, on peut donc en conclure que l’humain fait plus souvent l’amour au mois d’octobre que dans tous les autres mois probablement avec l’espoir inconscient de continuer à exister à travers les yeux de leurs enfants… Nous nous imaginons peut-être devenir un peu comme ces feuilles qui finissent par tomber, mais qui à travers la mémoire des autres, perdurent un peu tout en devenant une sorte de soutien de cet immense arbre qu’est celui de l’humanité…

― Il n’y a que vous pour imaginer de telles choses, mais c’est très joli comme image…

― Ce n’est pas moi qui imagine, c’est nous qui sommes faites ainsi… On ressent beaucoup plus inten-sément le poids de notre existence et la fragilité de celle-ci pendant cette saison…

― Parlant d’enfant, je ne vous ai jamais demandé si vous en aviez eu? Je vous imagine très bien en père…

Octavio resta paralysé. Cédrika avait les yeux plongés dans un sceau de fleurs et ne put lire le désarroi total qu’avait provoqué sa question chez son ami, mais en levant la tête vers lui, elle sentit le poète ébranlé. Celui-ci retrouva toutefois sa contenance habituelle en répliquant avec une de ces petites phrases philoso-phique dont il connaissait le secret.

― Les enfants, pour en avoir, il faut les mériter, dit-il avec une fausse modestie.

Cédrika n’osa pas pousser plus loin la discussion. Octavio en profita pour changer rapidement de sujet.

— Je vais te prendre des tournesols aujourd’hui… Les gens seront heureux de recevoir un de ces petits soleils de poche qui leur rappellera l’été qui vient de nous quitter…

― Vous croyez que c’est définitif ce temps? Il faisait encore si chaud hier…

― Je ne suis pas une marmotte, mais j’ai l’impres-sion que l’automne est maintenant là pour rester…

― C’est ce que je me disais aussi, mais bon, j’espérais… Au moins, le soleil est toujours au rendez-vous… Ce ne sera pas facile encore une fois cette année de fermer le kiosque et de quitter jusqu’au printemps…

― Tu vas me manquer ma petite reine… lui dit le poète d’un ton qui ne pouvait cacher son émoi.

― Vous allez me manquer aussi… Si vous saviez… Qu’est-ce que je vais devenir sans mon confident, ni mon partenaire de théâtre?

L’homme aux fleurs lui fit un clin d’œil en signe de remerciement pour toutes ces petites choses qu’ils avaient échangé ensemble au cours de l’été.

― Nous n’en sommes pas encore à la fermeture alors laissons de côté nos regrets et profitions un peu des couleurs de l’automne qui commencent à poindre, lui dit-il en regardant les feuilles du tilleul qui avait pris une teinte caramélisé sous la lumière du soleil.

― Merci à vous, lui répondit-elle en le regardant avec une très grande reconnaissance.

D’un élan spontané, Cédrika sortit une marguerite d’un de ses bouquets et l’offrit à Octavio. Les yeux du poète se mirent à briller de cette curieuse lumière intérieure que l’on retrouve parfois dans le regard de ceux qui savent donner une valeur particulière aux gestes les plus simples. C’était la première fleur qu’on lui offrait depuis des années.

*


(À suivre)

Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase. Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister... Si vous aimez cette histoire, vous n'avez qu'à cliquer sur ( Email to a friend) situé tout juste en bas de ce texte pour le partager et n'ésitez pas à laisser un commentaire sur le blog. J'adore vous lire!

Evanescence (page 100 à 103)


Il quitta plus tard le restaurant pour se diriger directement vers le cimetière du Père Lachaise afin de pouvoir raconter ses dernières péripéties aux deux Chopin.


(suite)


*


En arrivant chez elle, Eva vérifia immédiatement si elle avait reçu du nouveau courrier. Malheureusement, sa boite aux lettres était vide et aucune enveloppe n’avait été glissée sous sa porte par la concierge. La jeune femme décida aussitôt de relire la lettre de Moscou simplement pour se laisser enivrer à nouveau par les mots de son mystérieux correspondant.

Tout en caressant son chat, Eva se souvint de ce même jeu qu’elle avait tenté d’établir avec un jeune garçon dans ses années de collège. Celui-ci n’avait malheureu-sement aucune habilité pour jouer avec les mots et la pauvre adolescente fut déçue par l’expérience, elle qui déjà à l’époque, s’imaginait jouer le rôle d’une Roxane dans Cyrano…

Cette fois-ci par contre, le ton utilisé par son mystérieux admirateur et le vouvoiement qu’il avait décidé d’utiliser l’avait conquise dès le début. Elle s’était sentie transporter dans une autre époque par cette découverte de Moscou et son imagination avait fait le reste du travail.

Malgré les multiples relectures de la lettre, Eva n’avait toujours pas élucidé le mystère de celui qui se cachait derrière ces mots. Ce Papillon semblait pourtant si bien la connaître.

Ne s’avouant pas vaincue, elle ferma sa lumière de chevet pour mieux s’endormir, tout en espérant rêver à la suite de cette intrigante histoire…


*


Pendant plus d’une semaine, Eva vécut dans l’attente de recevoir un nouveau message de son correspondant. Ses réveils avaient peu à peu perdu l’abandon dans lequel elle aimait se vautrer pendant de longs moments en compagnie de son chat. Maintenant, aussitôt qu’elle ouvrait les yeux, Eva se levait de son lit avec l’espoir fou de trouver une nouvelle lettre qu’on aurait glissé sous sa porte.

Sa déception des premiers jours finit néanmoins par se dissiper tranquillement. Elle avait même rangé la première missive dans son placard afin d’oublier un peu toute cette histoire et plongea dans la lecture captivante du monde de Pennac qu’elle avait décidé de relire en entier. Elle passa donc une bonne partie de son temps entre les tribulations de la famille Malaussène, son travail au restaurant, les griffes de son chat et les poubelles de ses voisins.

Ce n’est que douze jours plus tard, soit le 2 décembre, qu’Eva reçut une nouvelle lettre non pas de Moscou, mais plutôt de Berlin. Celle-ci était datée du 16 novembre.

Elle eut droit encore une fois à une missive teintée de douceur comme une subtile caresse de l’esprit que venait de lui offrir celui qui savait trop bien trouer les mots justes.

Ce papillon lui fit découvrir les principaux attraits touristiques de cette ville allemande, mais d’une manière si sensible qu’elle se sentit encore une fois transporter à même les yeux de son correspondant. Elle put parfaitement imaginer les ruines de guerre décrites avec une émotion qui la toucha plus particulièrement, son grand-père russe ayant participé à cet affrontement y laissant même sa vie. Elle put aussi assister au spectacle unique de l’horloge à eau telle qu’elle lui fut racontée. Elle put goûter à l’atmosphère féerique des marchés de Noël qui s’étaient déjà installés sur la place de l’église. Elle marcha avec lui sous les tilleuls de la rue « Unten des Linden », avenue historique où avaient eu lieu la majorité des défilés militaires autant prussiens que nazis. Elle fut même touchée aux larmes lorsque son correspondant lui fit la triste description de la place où se trouve une plaque de verre commémorant le grand bûcher où les nazis avaient brûlé une quantité innombrable de livres en 1933.

Tout dans cette lettre l’interpellait avec intensité comme si les mots utilisés étaient le reflet de sa propre sensibilité et encore une fois, ce fameux papillon avait ajouté une photo. Cette fois-ci, la femme choisie était placée un peu en retrait et faisait partie du décor puisqu’elle se tenait devant le Palais de la République.

Son mystérieux admirateur terminait sa lettre en soulignant qu’une photo, aussi beau le décor soit-il, ne pouvait avoir d’âme que si une personne acceptait indirectement de partager la sienne afin d’immortaliser ce bref moment d’éternité.


« J’espère avoir su captiver votre esprit telle ma plume caressant doucement ce bout de papier qui pour moi, ne représente rien d’autre que la douceur de votre visagefurent ses derniers mots… »


(À suivre)

Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase. Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister... Si vous aimez cette histoire, vous n'avez qu'à cliquer sur ( Email to a friend) situé tout juste en bas de ce texte pour le partager et n'ésitez pas à laisser un commentaire sur le blog. J'adore vous lire!