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vendredi 30 juillet 2010

La part des ombres (64 à 67)


« Je croyais jusqu’à présent qu’en observant bien les fleurs, on obtenait la preuve que les anges existent bel et bien sur terre à travers le faible battement d’ailes de leur beauté éphémère. Mais depuis quelque temps, je m’éveille auprès de cette femme et j’ai maintenant la certitude que certaines fleurs nous envoûtent à jamais de leur immortel parfum. »

Ses yeux restèrent fixés sur la branche de fleurs qu’il tenait toujours dans sa main, puis…

*
(suite)

Le vieil homme était réveillé depuis longtemps, mais il ne bougea pas de son lit de toute la journée. La lourdeur de ses pensées ne voulait toujours pas se dissiper alors qu’il observait l’ombre de la patère sur laquelle le chapeau de sa femme était toujours accroché. L’ombre prit alors forme sur le mur et le lent mouvement du soleil lui donna l’impression qu’elle se déplaçait dans la pièce avec cette quasi-immobilité qui la caractérisait si bien quand elle contemplait une œuvre d’art. Chaque mur était maintenant une immense fresque où le chapeau de sa femme avançait comme un figurant de cette peinture qu’il avait lui-même créé en sa compagnie. Il se surprenait parfois à examiner un portrait d’elle, placé en évidence sur la table de chevet, qui illustrait magnifiquement toute sa splendeur, mais son image ne se révélait jamais aussi intense que dans ces instants où, à travers l’ombre de ses pensées, il la retrouvait.

*

… une image se forma distinctivement dans son esprit.
Gaïa…
Comment une femme si belle avait-elle pu s’éprendre d’un libraire taciturne tel que lui, pensa-t-il. Il n’avait toutefois jamais douté de son propre amour envers elle depuis le premier jour ou elle était entrée dans son commerce. Le temps était pluvieux ce jour-là et les clients se faisaient rares lorsque Gaïa était entrée dans sa librairie. Elle sembla immédiatement apprécier le charme de l’endroit alors que l’odeur du vieux papier se mélangeait à celle du café qu’Octavio préparait d’une main de maître. Elle s’était approchée du comptoir en souriant comme on le fait en retrouvant un vieil ami puis elle lui avait dit : « Si vous aviez un seul livre à me faire découvrir en ce moment, ce serait lequel? » La jeune femme avait lancé cette phrase d’un ton qui inspirait la confidence. Octavio avait tout de suite été touché par la densité extraordinaire de son visage qui exprimait une belle confiance ainsi que la juste mesure d’une nonchalance bien orchestrée, mais aussi par toute sa sensibilité qu’elle n’aurait pu lui cacher. Le libraire sortit alors deux tasses et sans même lui demander son avis, il leur prépara un expresso comme seuls les Italiens savent le faire. Il lui dit ensuite: « Avant de pouvoir vous répondre, parlez-moi un peu de vous! »


Cédrika continuait de raconter sa rencontre avec Gabriel avec un emportement qu’elle ne pouvait contrôler. Rencontre qui n’avait pourtant duré que quelques instants, mais chacune de ces secondes semblait avoir été découpée en des dizaines d’images bien précises dans sa tête qui n’avaient pour but que de pousser un peu plus loin les lois énigmatiques de la convergence humaine. Le jeune homme avait utilisé la serviette de table pour lui fixer un rendez-vous qui devait avoir lieu le lendemain matin au parc où il s’était rencontré pour la toute première fois.

— Je crois que je n’ai jamais été aussi nerveuse… C’est bien pire qu’une audition…
― C’est certain qu’une audition, c’est un peu comme une répétition de la vie alors qu’il y a des rendez-vous qui deviennent de véritables tremplins à l’intérieur même de notre existence, lui dit Octavio.
― Les miens se sont presque toujours terminés avant même de sentir l’envol… C’est comme si je n’arrivais jamais à sauter sur ce foutu tremplin malgré tous mes efforts…
― Peut-être est-ce une question d’équilibre, lui dit-il en la regardant directement dans les yeux. Il y a ceux qui sautent haut, mais toujours bien droit comme un ascenseur qui monte et descend… Ils sont cependant toujours attachés solidement à leurs câbles, ce qui leur donne l’impression de voir loin, mais sans jamais se laisser aller… Il y a aussi ceux qui avancent comme des funambules dans la vie… Ils ont l’impression de vivre les hauteurs, mais en fait, ils ne tombent jamais… Ils ne font que se concentrer sur un point bien précis devant eux qui n’implique aucun changement de trajectoire… Mais il y a ceux qui préfèrent la chute libre… C’est fou du ciel se laisse porter par l’effet des vents tout en plongeant à une vitesse vertigineuse vers le sol… Ils prennent alors rapidement conscience qu’une fraction de seconde sépare la vie de la mort… C’est à ce moment que l’apothéose du spectacle peut se produire alors que la chute est amortie par un parachute invisible que l’on contrôle en parti et qui nous laisse apprécier ces instants magiques où on n’a plus l’impression de tomber, mais plutôt de vivre comme on a jamais vécu…

Cédrika ne put s’empêcher de voyager très loin à travers les mots d’Octavio. L’homme aux fleurs lui laissa le temps de remettre les pieds sur terre avant de lui poser une question.
— Est-ce que tu as déjà osé faire un tel saut ma petite reine? Devenir vulnérable au point de te mettre à douter de tes plus grandes certitudes?
― Peut-être qu’on ne m’en a jamais donné la chance…
― Je ne crois pas personnellement en la chance… Du moins, seulement en celle qui implique le mouvement du hasard à celui d’un geste bien précis… Je crois que ce n’est qu’à ce moment que le terme chance s’applique, car nous devenons en partie responsables de celle-ci…
― Ouf… Je ne sais pas… Vous avez peut-être raison… Mais c’est tellement compliqué tout ça… Je sais que je manque de courage…
― Peut-être que ce n’est pas une question de courage, mais plutôt une peur incroyable de décevoir les autres, lui dit-il. Tu es de loin la plus grande perfec-tionniste que j’ai rencontrée dans ma vie, mais tu sais, malgré toutes tes tentatives, il y aura toujours des personnes qui resteront indifférentes à celles-ci… Ne vaut-il pas mieux être celle que tu es, plutôt que de toujours espérer être celle qui doit être parfaite?
De toute manière, nous sommes fait de ce que nous aimons et non pas de ce que les autres s’imaginent aimer en nous…
La jeune femme resta sans mot pendant un long moment, puis elle chercha à reprendre le contrôle d’une situation qui lui échappait.
— Mais n’est-ce pas normal justement de viser la perfection pour s’améliorer?
― Tout dépend… Moi j’aime bien les imperfections, surtout chez les gens… C’est souvent ce qui leur donne le plus de personnalité et de charme… La perfection implique une notion beaucoup trop cartésienne d’un geste comme si rien d’autre ne pouvait altérer la beauté du mouvement…
Cédrika resta songeuse. Elle aurait aimé être en mesure de changer sa manière de percevoir certaines choses dans sa vie actuelle et surtout accepté la simplicité que prend parfois la route du bonheur, mais elle savait qu’on n’efface pas aussi facilement vingt-deux ans de vie avec une conscience qu’un père nous a indirectement imposée.

(À suivre)

* Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase.
Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister...
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Evanescence (page 63 à 66)


Monsieur Coton a alors choisi de ramasser cet extraordinaire trésor, quitte à s’y brûler, et il cherche désespérément une justification à son geste. Il n’a plus aucune logique sur laquelle s’accrocher et sent qu’il s’enfonce de plus en plus dans un chemin sans issue.

***

Mercredi…

6h55… Monsieur Coton est toujours étendu, dans son lit. Il n’a pas pris la peine d’enlever ses chaussures, ni de se déshabiller avant d’aller se coucher. Son complet fraîchement pressé attend toujours impatiemment d’être libéré de sa housse, mais le temps ne semble plus avoir prise sur cet homme. Même ses cils ne clignent plus. On le croirait mort si on ne portait pas attention au maigre mouvement de la couverture grise qui le recouvre jusqu’à la tête et qui suit le chant de son souffle.

Monsieur Coton participe à une grande symphonie intérieure qui l’a tenu éveillé toute la nuit et qui lui a donné par moment l’impression de pouvoir se détacher de lui-même comme dans un état de somnambulisme. Il est passé par toutes les gammes d’émotions alors que son esprit serpentait entre l’allegro et l’adagio d’Eva-Nescencia.

Ses yeux sont toujours ouverts et il ne cesse de contempler le bijou qu’il a soigneusement installé sur l’oreiller à sa gauche. C’est la première fois de sa vie qu’il partage son lit.

Il reste installé ainsi pendant plusieurs heures après avoir éteint son réveille-matin, seul mouvement qui l’a sorti de sa torpeur jusque-là. Il a pourtant entendu le téléphone sonner à trois reprises, ce qui est plus souvent que dans les six derniers mois réunis, mais il n’a pas réagi. Il sait qu’il n’aurait eu droit qu’au sarcasme d’une secrétaire de la banque ne remplissant que son travail en déplorant son absence, mais si c’était Eva?

Cette nouvelle perspective le rend nerveux. Il finit tout de même par se lever, prend délicatement le pendentif sur l’oreiller qu’il dépose sur la table de cuisine et s’applique avec ordre et rigueur à sa routine quoti-dienne.

Monsieur Coton a pris une décision pendant la nuit : il croit devoir laisser aux lois du hasard le soin de remettre ou non le pendentif à sa propriétaire. Il va donc le porter devant elle.

Comme à l’habitude, il s’habille de son éternel costume gris, mais plutôt que de mettre un nœud papillon, il pousse l’audace à laisser le dernier bouton de sa chemise ouverte d’une manière presque impudique. Il attache ensuite le pendentif d’Eva-Nescencia à son cou et le voilà prêt… prêt à affronter les dieux… du moins, sa déesse...

Il imagine déjà la scène au moment où il se rendra au restaurant à son heure habituelle. Il adoptera une attitude posée, et surtout observera les moindres réactions de la jeune femme. Si Eva découvre alors le pendentif à son cou, il va simplement lui sourire et lui remettre son précieux bijou. Il a même déjà préparé une éventuelle explication qu’il ne cesse de répéter dans sa tête:

« Vous savez que j’aime bien le calcul et en général, je compte le nombre de pas qui me sépare d’un endroit à un autre, bien que parfois, je change ma routine en calculant plutôt le nombre de dalles de ciment sur les trottoirs… C’est justement ce que j’avais décidé de faire hier en retournant vers mon travail… J’avais la tête penchée vers le sol et c’est là qu’au coin de la rue, j’ai soudainement aperçu un bijou qui dépassait à peine d’un amas de feuilles mortes… J’ai cru à une blague, car je n’ai jamais rien trouvé dans ma vie… Je me suis alors penché pour le ramasser en feignant d’attacher mon soulier et là, j’ai tout de suite su que s’était votre pendentif… J’ai voulu aller vous le remettre tout de suite, du moins, j’y ai pensé, mais en consultant ma montre, je me suis aperçu que je n’aurais certainement pas le temps d’arriver à l’heure à mon bureau… J’ai effectivement un emploi du temps très chargé et surtout bien planifié, mais c’est un détail dont je vous reparlerai un jour… Bref, je savais que si je retournais au restaurant, je n’aurais pas le temps de retirer délicatement ma veste et de remplir mon verre d’eau avant 2h30, heure où je dois recommencer mon travail… J’ai donc décidé de venir vous le porter à la fermeture de la banque… Malheureusement, j’ai oublié et ce matin, en vidant mes poches, je vide toujours mes poches avant d’aller porter mon complet chez Madame Bataclan, vous savez la blanchisseuse…

Oui… c’est bien elle…

Alors je vide donc mes poches, car j’ai peur d’y oublier un bonbon, de toute manière je ne mange jamais de bonbon, mais un accident est si vite arrivé, je disais donc qu’en vidant mes poches, j’ai trouvé votre pendentif et j’ai décidé de vous faire une surprise en le portant à mon cou ce midi… »


(À suivre)

* Vous avez certainement des gens dans votre entourage qui savourent le silence d'une virgule ou le tumulte d'un point à la fin d'une phrase.
Si les mots sont les mystérieux passants de l'âme, ils ont toutefois besoin d'un regard pour exister...
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